Vous êtes ici : Accueil du site Auteur Ma notoriétéDans la presse
Le Monde
Au berceau des gagnants
dimanche 26 novembre 2006
A Thiverval, dans les Yvelines, l’académie de tennis Mouratoglou recrute les futurs champions dès l’âge de 4 ans. Enquête sur une formation en vase clos qui dérange, mais séduit de plus en plus

Lorsque Patrick Mouratoglou a décidé, à la fin du mois d’août, d’accueillir Jan Silva dans son académie, des voix indignées n’ont pas tardé à s’élever. L’acte d’accusation, en substance, se résume en quelques qualificatifs : apprenti sorcier, inconséquent, exploiteur d’enfant. Car Jan Silva, qui rejoint une troupe d’une dizaine de pensionnaires se destinant à devenir joueurs de tennis professionnels, n’a que 4 ans. Presqu’un bébé.

« Entre 4 et 7 ans, c’est l’âge où on se structure, à peine sorti de la phase de conflit œdipien, explique Claire Carrier, psychiatre du sport. Là, on donne un objet unique à l’enfant, qui l’empêche de s’ouvrir au monde réel. C’est ni plus ni moins que du dressage, au moment où on apprend le mieux. » Patrick Mouratoglou réplique : « Qu’on regarde comment je procède avant de me critiquer. »

Installé dans la grasse campagne des Yvelines, sur des terres de la commune de Thiverval-Grignon, le complexe de l’académie est niché entre deux collines. Avec ses nombreux courts de tennis, sa piscine entourée de palmiers et ses maisonnettes en bois, il évoque, en ce jour de pluie d’octobre, un rêve américain douché par la bruine automnale. Arrive Marcos Baghdatis pour son entraînement. Le Chypriote, à 21 ans, est le doyen des pensionnaires et héros du conte de fées de l’académie, créée il y a dix ans. Il a, cette saison, atteint en janvier la finale de l’Open d’Australie, l’un des quatre tournois majeurs du circuit.

Cet exploit a fait le bonheur des spectateurs et des journalistes. A Melbourne, se jouant avec aisance des figures imposées des conférences de presse, Marcos Baghdatis a raconté en trois langues (anglais, français, grec) son histoire. Repéré par Patrick Mouratoglou, débarqué en France à 13 ans, il n’a rien tu des difficultés du déracinement et des larmes versées. Mais il a aussi remercié à l’envi ses formateurs, qui « ont cru » en lui, lui permettant de transformer son « rêve » en « réalité ». Une belle histoire, en somme, de celles qui fendent les cœurs, car il y est question de souffrance, de persévérance et de réussite.

Ce sont Marcos Baghdatis et son coach, Guillaume Peyre, qui ont suscité la venue de la nouvelle recrue de 4 ans. Alors qu’ils s’entraînaient, en marge du tournoi d’Indian Wells (Californie), en mars, ils ont aperçu Jan Silva sur un court voisin et remarqué son talent précoce, qui lui permet de frapper des revers à une main et d’imprimer des effets à la balle. Une carte de visite de l’académie fut alors glissée à son père, qui orchestrait le show, non loin de Sacramento (Californie), où habitait la famille du petit prodige. Cinq mois plus tard, après avoir échoué à trouver un accord avec des structures américaines, les parents de Jan Silva se sont souvenus de cette invitation.

Aucune académie, pas même celle de Nick Bollettieri, le pionnier de ces pépinières de jeunes talents, installé en Floride, n’avait jusqu’alors accueilli un enfant aussi jeune. Sourire et manières directes, le jeune directeur du centre, 36 ans, explique volontiers sa décision. « C’est un petit Mozart, un talent absolument unique », assure Patrick Mouratoglou. Ceux qui s’insurgent ? Ils pêchent par « méconnaissance » ou par « hypocrisie ». « Je me place dans la logique du haut niveau, explique-t-il, et la vérité du haut niveau, aujourd’hui, c’est qu’il faut commencer très tôt. » Deuxième mise au point : « S’il y a un procès à faire, c’est celui des parents, pas le mien. Ce sont eux qui décident. »

Les parents du petit Jan Silva ont ainsi décidé qu’il allait participer, début octobre, au « Ellen DeGeneres Show » , une des émissions les plus populaires aux Etats-Unis. Patrick Mouratoglou n’a guère apprécié, et l’a fait savoir. « Je ne veux pas qu’on transforme cet enfant en bête curieuse, dit-il. Sinon, on arrêtera de travailler ensemble. » Le directeur ne cache pas que ses difficultés d’un jour sont celles de tous les jours. « Dans le haut niveau, les parents sont excessifs. Tout est toujours dans la démesure. » Mais il ne condamne pas. « Ils sont là pour réussir. Moi aussi. »

Il a choisi récemment de laisser une place privilégiée aux familles, certaines s’installant à demeure. « Qu’on le veuille ou non, le tennis de haut niveau, ce sont, sauf exceptions, des parents qui décident que leur enfant sera un champion. C’est leur projet. Je ne trouve pas ça choquant. Il y a un siècle, un fils de boulanger devenait boulanger. C’est pareil. »

L’académie sert parfois de refuge à quelques pères jugés partout ailleurs ingérables. Celui de la jeune Italienne Camila Giorgi a usé beaucoup de patiences. Pas celle de Patrick Mouratoglou. « J’ai deux limites : pas de maltraitance et pas de dopage, explique-t-il. Sinon, je ne veux pas les juger, j’essaie simplement de les comprendre. » Son credo : « Ces histoires peuvent être très belles. Le haut niveau, de toute façon, est une folie. André Agassi a grandi avec une raquette en main, parce que ses parents le voulaient. Steffi Graf, pareil. Avec ou sans nous, les enfants joueront trois heures par jour. Avec nous, ils peuvent le faire mieux. » L’ostéopathe de l’académie, François Teissedre Dalou, abonde dans ce sens : « Ici, au moins, ils sont parfaitement suivis médicalement. S’il y a un souci, on les arrête. »

Le destin de Marcos Baghdatis trouve aussi son origine dans sa famille. Pas de vocation au départ. Mais son père voulait qu’un de ses enfants soit joueur, et la carrière de son frère aîné s’est brisée lors d’un accident de voiture. Marcos, le benjamin, a alors délaissé son ballon de foot pour la balle jaune.

Croisés au détour des courts, où ils passent en moyenne trois heures par jour, les jeunes pensionnaires n’ont pas l’air malheureux. Souvent polyglottes, ils dégagent une assurance déconcertante pour leur âge. « La confiance est primordiale », rappelle Patrick Mouratoglou. La mère du petit Jan Silva, Mari Maatinen, en est persuadée : « Il réussira. Et l’histoire qu’il vit est le rêve de tous les enfants du monde. » Quentin Folliot, 7 ans, vient lui aussi de rejoindre l’académie. Une fois n’est pas coutume, son père, Benjamin, a mis six mois à se laisser convaincre. « Je suis professeur de mathématiques, le sport n’est pas mon milieu », explique-t-il, donnant l’impression d’avoir été débordé par le talent de son fils. Aurait-il accepté d’infléchir la trajectoire ordinaire de son enfant pour un sport moins rémunérateur ? « Pas sûr », admet-il.

Le fil de ces success stories est fragile. Il rompt parfois dramatiquement. Le père de Valentine Fauviau, 16 ans, a été condamné, en mars, à huit ans de prison pour avoir drogué un adversaire de son fils, joueur lui aussi. La manipulation avait entraîné un accident de voiture mortel. Valentine a quitté l’académie.

D’autres fois, l’histoire s’arrête plus normalement. La Canadienne Anne-Christine Voicu, à 16 ans, a décidé d’abandonner son projet de carrière pour poursuivre sérieusement ses études. « Plus assez motivée par le tennis », a-t-elle expliqué. Elle veut rester en France, où ses parents ne l’ont jamais suivie.

Les études, justement. Sur ce point, le discours a changé. Patrick Mouratoglou avait décidé qu’il ne financerait plus les cours par correspondance, considérant qu’ils étaient de la responsabilité des parents. L’expérience vient de le faire revenir en arrière : plusieurs d’entre eux avaient décidé d’en faire l’économie. Le directeur veut ouvrir une école primaire privée hors contrat, sorte de « sport études » pour les plus jeunes, où devraient être scolarisés ses propres enfants. Benjamin Folliot sera l’un de ses enseignants.

L’académie, de fait, subvient à presque tous les besoins des joueurs, voire de leurs familles. Les frais annuels sont estimés entre 40 000 et 100 000 euros par pensionnaire. En contrepartie, ces derniers s’engagent, généralement pour dix ans, à reverser 20 % à 25 % des sommes gagnées grâce aux contrats publicitaires, et 10 % des gains obtenus sur les tournois. Si un joueur décide d’arrêter, aucun remboursement n’est exigé. « C’est un pari un peu fou, qui fonctionne suivant le principe de l’avance sur recette », explique Patrick Mouratoglou.

Pour créer ce système, il s’est appuyé sur la fortune de son père, Pâris, président d’EDF Energies nouvelles, la filiale du géant français de l’électricité spécialisée dans les énergies renouvelables. En dix ans, près de 10 millions d’euros ont été investis dans l’académie : « Je voulais devenir joueur, raconte Patrick Mouratoglou. Mon père voulait que je fasse des études. J’ai fait une école de commerce et ensuite essayé de partager mon amour du tennis. J’ai commencé sans expérience, et mon père, en finançant le projet, a permis son existence. »

L’académie Mouratoglou, qui a le vent en poupe, pourrait cependant se trouver très rapidement confrontée à un nouveau concurrent. Le Team, créé il y a un an par l’industriel Arnaud Lagardère, vient de signer un partenariat avec Nick Bollettieri, et envisage de s’appuyer sur l’expérience de l’Américain pour monter sa propre structure. Près de 1 000 demandes d’engagement seraient arrivées à l’académie cette année, contre 500 l’année passée. Cette vie en vase clos, où les meilleurs toucheront leur part du jackpot du tennis, séduit.

Presque tous les jours, à Thiverval, depuis près de deux ans, une caméra suit les évolutions des joueurs, ne s’effaçant ni devant les cris, ni devant les pleurs. Plusieurs sociétés de production sont intéressées par le film qui pourrait être diffusé à la télévision sous la forme d’une série.

Pierre Jaxel-Truer

 

Répondre à cet article
Cet article est lié aux thèmes suivants :