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Le Monde - Psycho
L’ombre et la lumière
mercredi 18 août 2004

Redessiné tout au long des entraînements, le corps du sportif sélectionné pour le haut niveau devient de plus en plus sophistiqué. Il est entièrement animé par ses sensations (déplacement, température) et ses émotions (peur, douleur, plaisir). Par elles, il communique avec autrui de manière animale, à l’instinct, au feeling : il sent et ressent l’autre. Tout cela se passe dans un registre qualitatif.

Au fur et à mesure de sa progression, cette « bombe » de sensations va constituer un véritable « complexe corporel sportif » en se calant dans un prolongement matériel, neutre, mesurable ; excroissance inanimée, faite des équipements (combinaison du nageur, chaussures du sprinteur, bateau du rameur) ainsi que des instruments (lames du patineur, vélo du cycliste, gilet électrique de l’escrimeur, informatique des programmes experts) spécifiques à l’exercice de la pratique comme à son évaluation.

Plus ce complexe se spécialise, plus il se fragilise. Les causes d’erreurs sont plurifactorielles, les paramètres physiologiques et mécaniques interagissent indéfiniment. La puissance corporelle n’est plus autonome. Elle est nécessairement assistée d’un staff technique et médical qui garantit la maîtrise de son fonctionnement et protège le sportif de contraintes excessives qui l’aliéneraient aux « machines » et le feraient basculer dans la destruction.

Ainsi, au titre de champion répond une infrastructure performante, véritable ruche qui fourmille d’idées pour nourrir son élu. Couvrant son poulain comme un oignon, elle se compose de plusieurs enveloppes qui, pour le bonheur de tous, doivent chacune être à sa place. L’exemple de l’équipe olympique française autour de l’escrimeur Brice Guyart, médaille d’or, en est une démonstration magistrale. En périphérie, le public ; puis l’enveloppe des aides à l’entraînement technique et scientifique ; puis celle des sportifs coéquipiers et de la famille proche ; enfin celle du coach et de ses entraîneurs, faisant alliance avec celle du sportif à l’état de chrysalide. Ainsi protégé des excitations parasites, il commence le long apprivoisement de la conscience de sa solitude existentielle qui lui fait garder la tête froide.

Ses forces de vie canalisées, le sujet sportif peut en sécurité s’acheminer vers son extrême. Il est alors pleinement dans la joie de l’accomplissement de son désir d’être. Il n’a rien de l’idole dont l’image consommable est le produit des projections de tous, le jouet de la démesure des autres. L’histoire de ses entraînements l’enracine dans sa vie.

Choisir d’aller au plus loin de soi-même, de développer ses talents, ne relève pas d’une idée délirante plus ou moins mégalomaniaque ; c’est un acte libre qui doit trouver en écho, chez tous les artisans de la performance, l’acceptation de rester dans l’ombre, et cela quels que soient les résultats. Alors sa mise en lumière ne rime pas avec son exclusion. Elle est un moment fort dans la communauté de vie sportive.

Claire Carrier

 

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