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Le Monde - Psycho
Médaille de l’esquive
mercredi 18 août 2004

Avec la couronne d’olivier offerte à tout le podium, l’ordre olympique honore la place des premiers ; il les élève au-dessus de toute hiérarchie. Plutôt que la reconnaissance d’un seul comme dans les temps anciens, celle d’un trio prestigieux est sage... mais ne donne pas de repères pour la progression vers l’excellence psychomotrice sportive.

Plus prosaïque, l’ordre sportif des récompenses stipule que, après avoir dominé la médaille de bronze, la médaille d’argent s’incline devant la suprématie de la médaille d’or. La compréhension immédiate fait gagnantes les médailles jaunes et perdante la blanche. Elle est attribuée à celui qui a échoué en finale.

Or cette ultime rencontre de la compétition est la seule à donner deux distinctions : les médailles d’or et d’argent sont reliées comme les principes mâle et femelle, qu’elles symbolisent. La réussite sportive comprise comme un triomphe de la puissance psychomotrice et musculaire humaine est alors une image grandiose de la virilité constituée de ses deux pôles, masculin et féminin.

Lorsque la judoka Frédérique Jossinet ou l’escrimeuse Laura Flessel vivent l’équation : médaille d’argent = médaille de perdant, sur le mode du drame, elles expriment une incapacité transitoire à montrer le pôle or de leur compétence sportive. Elles se sentent obligées de justifier leur médaille d’argent comme une médaille d’or « manquée », par défaut, d’ailleurs blanche, pour rien !

La constitution de cet illusoire vide d’être est un des principaux mécanismes psychologiques stimulés tout au long de la carrière, pour résister à la monotonie de la répétition des entraînements. L’insatisfaction ainsi maintenue permet de se relancer dans la progression vers l’excellence en utilisant l’une et l’autre des expressions de la lutte pour la vie : l’attaque et la fuite.

Imaginons l’acte performant comme le chiffre 2 à atteindre ; il est autant le résultat de l’addition 1 + 1 que de la soustraction 7 - 5 ou d’une infinité d’opérations. Essentiellement nouveau, l’acte performant témoigne de la création d’une équation gagnante. La médaille d’or encense l’attaque.

Avoir un titre au-dessous de celui brigué n’est ni une perte ni un échec : c’est le résultat d’une stratégie de réussite, trop ou pas assez, inadaptée à l’objectif. Toujours dans le jeu, c’est une feinte, un repère pour une pirouette et rebondir.

Cet essai blanc (comme les performances réalisées à l’entraînement) est un signe de santé et de vivacité d’un sportif, toujours curieux du jeu de sa propre psychomotricité. Son intelligence réside dans sa ténacité à recomposer inlassablement les programmes psychomoteurs encodés dans sa mémoire jusqu’à risquer sa propre stratégie en situation compétitive.

La médaille d’argent est bien celle de l’esquive. Elle ouvre le chemin de la progression sportive à l’attaque de la médaille d’or, comme le détour vers la retraite sportive par la grande porte des vainqueurs : elle a dominé la médaille de bronze.

Claire Carrier

 

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