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Pitié pour les champions
1999
On attend tout des sportifs de haut niveau : l’exploit physique mais aussi l’impossible psychologique, puisqu’on leur demande d’être des humains dotés de la maîtrise totale des robots. Une psychiatre-psychalanyste témoigne.

Comme le sport lui-même, la médecine sportive a pris un virage décisif. Elle n’est plus seulement une médecine de soins mais aussi une médecine de performance, d’amélioration des compétences. Le "haut niveau sportif" concerne des gens jeunes, en pleine santé. Leur potentiel de développement déjà stimulé puisqu’ils sont en période pubertaire - se trouve dévié par la pratique sportive intensive qui induit la transformation corporelle propre au haut niveau sportif. On demande à la médecine d’encadrer cette modulation du développement spontané de l’individu.

L’interpellation adressée à la médecine de performance est double : au niveau éthique, jusqu’où peut-on aller dans la déviation du "naturel", des forces vitales ? Ensuite, comment distinguer la bonne déviation de la mauvaise déviation, c’est-à-dire celle qui crée une souffrance ?

Il existe une limite, celle de l’irréversibilité. Chacun a un potentiel génétiquement programmé d’adaptation physiologique au vieillissement. Quand, à force de travail sur le corps, on commence à entamer ce potentiel, c’est-à-dire à accélérer les processus de vieillissement, la transformation corporelle sportive n’est plus réversible : à l’arrêt de la pratique intensive on ne revient pas au niveau de développement que l’on aurait eu « normalement ». L’exemple physiologique le plus caricatural est le problème de l’ostéoporose chez les jeunes sportives.

L’entraînement de haut niveau implique souvent une puberté retardée de quelques années, mais cette manifestation banale - qui vient de ce que toute l’énergie "développementale" est absorbée par la transformation corporelle sportive - peut s’accompagner de troubles de fixation du calcium : on voit alors chez des jeunes femmes des phénomènes d’ostéoporose qu’on trouve d’habitude, 25 ans plus tard, chez les femmes ménopausées.

D’un point de vue psychologique, qu’est-ce que l’adolescence ? Un mouvement psychique déclenché par la puberté physiologique et qui consiste à gérer l’émergence de toutes les pulsions sexuelles désormais supportées par la sexualité génitale mature.

De son côté, l’investissement sportif de haut niveau est également un processus psychologique déclenché par la transformation corporelle en ce que j’appelle le "néocorps", ce corps sportif performant créé sous haute surveillance et assistance. Néocorps, parce qu’il est entièrement construit en dehors des exigences de l’adaptation naturelle : c’est le produit du travail de l’individu sur son corps, additionné de ce que j’ai appelé le "membre mort", c’est-à-dire sa représentation qui intègre à la fois son image d’efficacité musculaire et l’assistance matérielle dont il a besoin pour réaliser sa performance sportive. Ces deux investissements psychologiques - celui de l’adolescence et celui du sport - ne peuvent être que synchrones, car tous deux s’appuient sur les mêmes forces vitales de croissance.

Les sportifs de haut niveau doivent donc pouvoir fonctionner en même temps sur le registre de l’adolescence et le registre de l’investissement sportif de haut niveau. Cela demande une extrême intelligence. Et certains n’ont pas la "solidité du moi" nécessaire.

Tout le monde n’est pas capable d’atteindre le haut niveau. Avoir un titre, ce n’est pas être quelqu’un, c’est de l’ordre de l’avoir - du quantifiable, du mesurable-, pas de l’être. Certains seront peut-être des grands champions mais ils n’arriveront pas à se réinsérer dans la vie normale et ils resteront dépendants. Ce qu’on demande aux champions aujourd’hui, c’est d’incarner un modèle où le corps serait totalement maîtrisé tandis que l’être humain resterait dans sa trajectoire de vie libre. C’est une illusion, une utopie. Il faut que le haut niveau sportif évolue, qu’on dégage les sportifs de l’obligation de montrer qu’on peut être robot et humain à la fois. L’enjeu est capital, culturellement et socialement.

Pour moi, le bon environnement psychologique d’un sportif de haut niveau est une structure à trois pôles : l’un psychosociologique, un deuxième psychocomportemental et le troisième clinique avec, entre autres approches, la psychanalyse. Par exemple, un footballeur professionnel est confronté à différents registres relationnels. Il doit fonctionner d’abord avec lui-même, ensuite avec son équipe et enfin avec le staff qui entoure l’équipe. L’approche psychosociologique va réguler les relations entre l’équipe et le staff des entraîneurs mais aussi avec les managers, les arbitres, le système des fédérations et maintenant les systèmes financiers. Il faut pouvoir articuler ces interactions par rapport à l’équipe et voir comment l’équipe elle-même réagit aux différentes exigences.

Deuxième registre, le psychosociologue peut déterminer d’après les réactions de chaque joueur s’il a besoin d’une approche comportementale de renforcement de ses décisions, ou bien d’une approche clinique de gestion des conflits affectifs qui gênent sa prise de décision. Prenons un buteur qui n’arrive pas à passer ses penalties. Si c’est un problème de concentration, il peut avoir besoin d’une approche comportementale ponctuelle pour l’aider à gérer le stress ; mais il peut aussi s’agir d’un conflit affectif de mémoire (de la douleur en particulier) qui va faire revenir à la surface des échecs passés, ou d’un problème de réactivation de tensions rivales, toutes questions qui sont du ressort de la psychologie clinique.

À l’Insep, je suis sollicitée tantôt par des entraîneurs, au sujet de sportifs qui sont démotivés ou présentent des troubles du comportement, tantôt par des collègues médecins confrontés à des problèmes de douleurs non justifiées, tantôt par les enseignants qui décèlent des problèmes de concentration, de mémoire ou de fatigue chez les jeunes sportifs scolarisés dans l’établissement entre la 3e et la terminale. Il y a un parallèle tout à fait étonnant entre la baisse de la compréhension intellectuelle, notamment en mathématiques, et les problèmes liés à leur image du corps très compétitive.

L’INSEP occupe donc sa fonction d’accueil des équipes sportifs et de leurs staffs ; cette position permet de garantir la dimension éthique du soignant qui consiste à protéger la santé du sportif, et donc la réversibilité de sa transformation psychique et physique, tout en lui permettant de réaliser son objectif performant dans une logique d’épanouissement et non de destruction. Car, à haut niveau, il n’est plus du tout question "en premier" de sentiments, de plaisir. Le haut niveau sportif est un déséquilibre, une insatisfaction, un manque posé a priori. Il faut constamment aller au-delà - au-delà de la douleur, par exemple - pour satisfaire cette exigence d’excellence, et d’autre part risquer l’inconnu de la mémoire du corps, constamment.

C’est un enjeu par définition anormal. Un des grands atouts de la France et de l’INSEP en particulier, est de maintenir et d’exiger une formation intellectuelle en même temps que la formation sportive. Les jeunes doivent être conscients en permanence que c’est un moment de leur vie et que la retraite se prépare dès l’entrée dans l’espace du milieu sportif. Il y a des jeunes filles qui sont à la retraite à 18 ans. Ce n’est pas facile de faire le deuil d’une carrière sportive à 18 ans, de retourner au lycée en terminale pour passer son bac. Par rapport au système social majoritaire, je crois qu’il faut informer les gens sur l’originalité de ce parcours de haut niveau sportif, de manière à ce que lorsqu’ils réintègrent le cursus normal de vie, ils ne soient pas trop marginalisés. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de carrières possibles après la retraite sportive, mais en général elles sont ouvertes à ceux qui sortent par la grande porte : ceux qui ont eu des résultats, ou ceux qui ont des blessures honorifiques, un peu comme les anciens combattants.

C’est beaucoup plus difficile pour ceux qui sortent par la petite porte, soit parce qu’ils ont été blessés trop longtemps ou qu’ils ont grandi trop vite et ne rentrent plus dans les normes de la discipline, soit parce qu’ils ont atteint leur plafond de développement psychomoteur qui ne correspond pas à l’échelle des records actuels. Pour ceux là, il y a beaucoup à faire au niveau de la conscience collective. Comment éviter que l’échec en compétition soit considéré comme l’échec d’une vie et d’un investissement ? En reconnaissant la "dette" sportive, physique comme psychique : les cicatrices, corporelles ou mentales, pour être structurantes, doivent être reconnues par la société comme un service rendu par le sportif. C’est l’équivalent de l’estimation d’un pretium doloris.

Il est essentiel de travailler avec les parents, de les impliquer à la fois dans ce qui arrive à leurs enfants et dans leur responsabilité de tuteur légal. Ils doivent être à leur place de responsables de la continuité du sentiment ’existence de leur enfant, et surtout leur éviter d’être le support d’une valorisation narcissique d’une famille ou d’un groupe.

Propos recueillis par Adrien Pouthier et Sophie Gherardi

Encadré

pour le papier Claire Carrier

Psychologie du dopé

Le dopage est une tricherie. Vis-à-vis des autres, mais aussi de soi-même. Le dopage volontaire correspond à la recherche d’un produit ou d’un artifice quelconque à qui l’on va demander de réaliser la performance autrement inaccessible. Chez le sportif de haut niveau, les occasions de tricherie sont d’autant plus faciles à saisir qu’il faut fonctionner dans la pensée magique pour pouvoir dépasser son maximum. On appelle la pensée magique une idée mégalomaniaque de toute-puissance :

Par exemple, se dire qu’on mesurera vingt centimètres de plus que sa taille au moment de la performance. Elle correspond au stade de développement psycho-affectif de l’enfant-roi (vers 3/4 ans). L’enfant est certain que tout lui est possible, que de toute façon il est invincible et que donc toute image prévue va se réaliser automatiquement dans une conviction de l’ordre d’une idée délirante. Le sportif de haut niveau doit fonctionner sur ce registre, donc revenir à ce fonctionnement qui, à son âge réel, est pathologique. La plupart du temps, pour réaliser ce saut de l’image naturelle à l’image idéale performante qu’on a dans la tête, on s’appuie sur un support magique. Et plus on est jeune dans sa carrière sportive, plus on a besoin que ce support magique soit un objet matériel : la "chaussure qui gagne", la "chaussette qui saute"... Plus les sportifs sont âgés dans leur carrière sportive, plus ce support magique va tendre à devenir une idée, pour ne pas donner prise en particulier à la guerre des gris-gris dans les vestiaires. En l’occurrence, il ne s’agit pas de superstition puisque les sportifs savent que la réussite est en eux.

L’objet de la superstition, à l’inverse, est quelque chose qui contient en lui-même la performance, alors que le sportif pense en être dénué. C’est l’objet de la superstition qui devient performant. Donc on va l’ingérer ou se mettre sous son influence et, du coup, on se dépossède de sa performance au profit de l’objet. En cela, le dopage est une superstition. Le problème, dans le cas du dopage, est que la superstition est vraie, c’est-à-dire que l’objet ingéré est effectivement en lui-même garant d’une performance psychomotrice.

 

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