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Medecine du sport - Ed Expansion Scientifique française
Significations non métaboliques de l’alimentation chez l’adolescent sportif de haut niveau
C. Carrier
1992

Le comportement alimentaire est déjà complexe dans sa description puisqu’il englobe un ensemble d’actions intéressant les aspects qualitatifs et quantitatifs de l’absorption de nourriture comme les activités de recherche plus ou moins instinctive et d’appropriation volontaire essentiellement individuelle qui la précède, les rythmes et les conditions d’environnement qui l’accompagne ainsi que les phénomènes postingestifs qui la suivent. Cette complexité se retrouve au niveau fonctionnel car ce comportement répond à une triple demande : énergétique d’ordre biologique, hédonique d’ordre affectif et émotionnel (en ce qu’il est support d’une alternance plaisir/déplaisir), symbolique d’ordre psychologique (renvoyant aux processus maturatifs de la personnalité), relationnel et culturel (par le lien social qu’il représente). Il sous-entend l’interdépendance et la nécessaire harmonisation de deux niveaux de lecture, interne autour du contrôle de l’équilibre énergétique et nutritionnel, externe prenant en compte les échanges du sujet avec son environnement. L’individu « en bonne santé » a un comportement alimentaire adapté, « normalement » attendu pour les paramètres physiologiques, environnementaux, psychoaffectifs de son équilibre actuel. Le passage du normal au pathologique reste difficile à situer. Cependant, l’observation d’une différence par rapport aux habitudes antérieures du sujet et/ou aux attitudes spontanément adoptées par la plupart des individus d’une population placée dans le même contexte socio-économique et culturel doit d’autant plus attirer l’attention qu’elle s’associe à des conséquences somatiques présentant un risque vital ou à une plainte évoquant les thèmes de désadaptation, d’anormalité.

La complexité de l’étude de ce comportement n’épargne pas l’adolescent sportif de haut niveau. Pour l’aborder, nous allons nous appuyer essentiellement sur des prises en charge psychiatriques ou psychothérapiques d’inspiration psychanalytique d’athlètes soumis à une pratique sportive intensive. Or, la confrontation de ces modèles théoriques avec cette pratique en a révélé l’originalité : en effet, ils se sont montrés ici inopérants et nous ont amenés dans notre récent ouvrage sur l’adolescent champion à définir « l’autre normalité ». Nous allons en aborder les aspects qui concernent le comportement alimentaire.

Comment pourrait-on définir le comportement alimentaire de l’adolescent sportif ?

Un observateur attentif de l’alimentation des jeunes sportifs de haut niveau pourrait noter qu’elle s’inscrit dans l’actuel phénomène de la technoscience. A la différence des mythes, la technoscience ne propose pas une histoire reconstituant de manière artificielle notre rapport aux origines. Sans intrigues, elle n’exprime pas non plus de complexités vitales ou d’énigmes pouvant refléter l’organisation de notre société. Ainsi, elle ne peut prétendre avoir la valeur de liaison entre imagination et symbolique qui caractérise les récits mythiques.

Il semble qu’elle agisse comme un phénomène construit. Passant au travers de nos contradictions, elle rassemble un ensemble de constituants qui ont la propriété de fonctionner majoritairement pour la plupart d’entre nous.

Supportée essentiellement par les images publicitaires, elle propose une alternative magique à la pensée et témoigne du fonctionnement narcissique de notre société. Celui-ci apparaît organisé autour de la toute-puissance des créations humaines dont l’homme est à la fois auteur et interprète. Le temps se fige dans la fascination que l’homme exerce sur lui-même dans une circularité d’instants. Le monde du sport en devient un des principaux pourvoyeurs d’images. L’actuel imaginaire social de la technoscience, comme les traditionnels mythes olympiques, se rejoignent sur la thèse que le sport de haut niveau institutionnalise et rend visible le défi de la vie sur la mort. Ainsi fondés sur une illusion du déni de la mort, les athlètes s’entraînent et se transforment pour créer cet extrême, tant physique que psychique, qu’exige la performance et qu’engendre l’emprise du groupe fonctionnant comme une matrice génitrice. La toute-puissance humaine est alors prouvée par l’image du corps scientifico-technique du champion, cet immortel néoformé qu’est le héros sportif.

Et l’alimentation correspond aux apports hydriques et énergétiques nécessaires au bon rendement de la « machine humaine ». Associée à la régularité des entraînements, elle participe de la pression exercée sur le sujet-athlète pour aboutir à la néoformation d’un corps scientifico-technique.

Abordée autour de la nécessité d’un apport énergétique contrôlé correspondant à un poids et à une esthétique corporels imposés par les règles mêmes de la compétition ou exigés par l’athlète pour lui-même, elle place les ingestions alimentaires comme les boissons au-delà d’un simple besoin.

Elle va s’organiser pour notre jeune sportif autour de deux préoccupations : boire sans soif, « jouer » avec sa sensation de faim.
- Il est évident qu’aucun sportif ne peut se permettre d’attendre de percevoir la sensation de soif pour boire. En effet, nous savons que celle-ci correspond alors à une forte déshydratation extracellulaire mettant en danger l’efficacité motrice. Donc, il devient impossible de s’appuyer sur la satisfaction du besoin de boire pour effectuer ce geste quotidien et vital. Il va falloir trouver une autre source de plaisir afin de supporter cette contrainte. C’est ainsi que notre adolescent va retrouver les sources de satisfaction orales, antérieurement utilisées. En effet, de nombreux auteurs ont observé chez le jeune enfant l’existence d’un plaisir lié à l’excitation de la bouche et de la zone péribuccale, indépendant du plaisir alimentaire. II est probable que ce soit cette raison qui motive, chez nos sportifs, l’utilisation de « bouteilles » plus ou moins nommées de manière familière comme le choix privilégié de boissons gazeuses ou très sucrées ainsi qu’une nécessité de « mâchouiller » du chewing-gum, ou encore une attirance pour le tabac... Il semble que puisse être également évoqué clans ce cadre, les conduites de grignotage. Avoir la bouche pleine et l’estomac juste assez rempli permet de profiter des sensations orales presque exclusivement puisque la faim est repoussée, ainsi, à la limite de la conscience.

- Le « haut niveau » sportif signifie une tension permanente vers un extrême physique comme psychique. Ayant sa propre équation résultante d’un équilibre instantané d’une infinité de variables, nous pouvons dire que l’extrême du recoin se situe ponctuellement clans un champ hors-symbolique, hors-conscience, hou temporalité. Ceci est directement lisible à travers le système de communicant) mis en place où tout se joue dans un échange de regards sur l’image de l’ace performant, donc non accessible au langage et frappée de fait du sceau d’un secs accessible à une pensée magique. Nous sommes ici dans une fascination réciproque ( que dont témoigne le silence précédant les cris de la foule dressée sur les gradins comme le « vide de pensée » dans la tête du champion. Sorte de point aveugle, de moment suspendu dans la réalité de l’histoire de l’athlète, ce moment extrême est essentiellement « sensationnel », totalitaire.

Il est le résultat d’une éducation à la perception des sensations et d’une habituation à un vécu corporel « en alerte » et « excité » par le mouvement, la faim l’attente...

L’impossibilité de suivre un entraînement par correspondance met l’accent sur un code de communication extraverbale entre l’entraîneur-supposé-savoir et l’athlète. Une autre preuve indirecte pourrait être l’enregistrement sonore d’une séance dont l’écoute différée ne saurait en aucun cas permettre la reconstitution : en effet, seuls apparaîtront des onomatopées, des phrases incomplètes, tes, des injonctions d’imitation ou de modifications positionnelles, des cl d’encouragements ou de reproches voire des silences... Ainsi, alors que le développement musculaire et la motricité sont les points objectifs de focalisation des entraînements, les modalités de transmission et d’évaluation du savoir-faire se situent de manière privilégiée, dans la subjectivité du champ des émotions et des sensations dont fait partie la faim. Notre futur champion va devoir apprendre à « jouer » avec sa faim ce qui sous-entend mettre au second plan les habitudes alimentaires antérieures, la recherche privilégiée et élective de ce tains aliments (quête qui renvoie à la notion d’appétit) comme les perception de satiété (elles-mêmes sous la dépendance de l’équilibre émotionnel du sujet C’est ainsi que l’adhésion aux consignes diététiques va témoigner de l’adhésion aux contrats sportifs, et que l’étude de ce que va « faire » l’athlète de son alimentation va refléter sa propre position face aux contraintes et aux plaisirs auxquels il est confronté.

Que va-t-il en être de l’utilisation par l’athlète de son comportement alimentaire ?

Tout d’abord il semble très important d’insister sur la dimension volontaire de l’ingestion de n’importe quelle substance nutritive : personne ne peut forcer l’autre à avaler ni le faire à sa place. Cette nécessité vitale est constamment teintée de l’acceptation qu’en a le sujet.

Chez le sportif de haut niveau, cette dimension volontaire permet d’inscrire le comportement alimentaire dans un espace de liberté individuel contrastant avec les contraintes venues de « l’extérieur ». Lorsque l’athlète investit cette possibilité de choix, il témoigne d’une reprise à son propre compte, d’une appropriation de l’espace sportif dans son espace personnel. En effet, extérieurement on ne peut que souligner la complexité des systèmes d’emprise mis en place par l’investissement sportif de haut niveau.

Unique pour l’individu, ce moment de la compétition l’est aussi pour ceux qui l’ont créé. Et malgré un souci de stricte reproductibilité ainsi qu’une maîtrise de plus en plus sophistiquée des conditions de la compétition, la variabilité des circonstances climatiques, des modes, des impératifs économiques comme sociopolitiques et des réactions du public conditionne les modalités d’arbitrage et place l’instant de la compétition dans une conjoncture à chaque fois particulière. Ainsi, qu’il s’agisse de l’individuel ou du collectif, cette situation est extrême et le résultat correspond à un subtil équilibre instantané entre les groupes sociaux sportif et non sportif et l’individu dans sa potentialité de champion. La création de cette image de champion est le pur produit, illusoirement quantifiable, d’une nécessité sociale d’un déni de la représentation de la mort, représentation qui devient ainsi frappée de non-signifiance et du même coup protège l’économie psychique de l’angoisse correspondante.

Tout se passe comme si l’exigence et l’attente du groupe était dans la continuité de l’exigence et de l’attente du sujet. C’est ce que nous appelons les phénomènes de relation d’emprise dont la complexité est liée aux différences de sens données à ce terme par les deux interlocuteurs que sont la société sportive et l’athlète dans sa potentialité de champion face à la problématique individuelle du sujet. Les théories psychanalytiques nous permettent d’aborder ces conflits et nous nous sommes réservé de le faire dans d’autres travaux.

- S’il est si important de mettre l’accent sur la dimension volontaire du comportement alimentaire c’est que très souvent l’athlète déplace sur lui un autre comportement tout aussi volontaire : l’entrée sur le terrain. En effet, dans la tension vers le record, un groupe ou une équipe élabore autour de l’entraîneur sa cohésion, produit du lent tissage d’un réseau de dépendances entre les athlètes et leur encadrement. Cet « incubateur » (pour reprendre un terme de néonatalogie qui s’inscrit aussi dans le défi de la vie sur la mort) confond dans plusieurs enveloppes contenues dans une grande matrice institutionnelle, la société sportive, l’équipe, l’entraîneur et le sportif de haut niveau dans sa potentialité de champion. Ce cocon nous évoque la proposition de la mise en place d’un cadre institutionnel structuré sur un modèle réactivant chez le sujet une économie psychique de type narcissique primaire. Son adhésion au contrat institutionnel bouscule ses repères antérieurs désinvestissant ainsi partiellement son passé et fait le lit de son adaptation, synonyme d’une restriction des excitations extérieures pour une polarisation sportive. Ainsi, l’institution sportive privilégie-t-elle durant toute la période des entraînements une exclusivité dyadique entre elle-même et son « poulain ». Cet équilibre duel à l’économie narcissique stable se voit transformé/transgressé au moment de la compétition, moment qui interpelle directement l’individu en lui demandant de « sortir » de l’anonymat de son groupe originaire sportif dans le regard du public. Cette situation extraordinaire réintroduit alors le scénario œdipien en confrontant dans une menace de désorganisation notre dyade sportive avec le tiers représenté par le classement. Cette crainte est parfois si violente que l’athlète va chercher à l’anticiper en recherchant une maîtrise corporelle qui va s’exprimer essentiellement par un contrôle du comportement alimentaire : obtenir le poids idéal pour une masse graisseuse la plus faible possible. Ceci est particulièrement observé dans les disciplines sportives structurées autour du phénomène de la pesée. Les athlètes font de leur poids un outil stratégique : toute leur astuce sera d’être le plus lourd possible dans leur catégorie, elle-même choisie en fonction des adversaires. Écoutant ces athlètes, il a pu être mis en évidence un phénomène de « compétition avant la compétition ». Le poids devient une obsession les jours précédents et l’attitude individuelle face à cette contrainte révèle la place de la compétition clans l’espace psychique du sujet. Rares sont ceux qui n’ont jamais de problèmes de poids. Certains ne tiennent pas compte des conseils donnés lors des pré-pesées se déroulant un mois avant la compétition et décident d’eux-mêmes du moment de leur régime et de leurs conduites amaigrissantes. Ces décisions prennent souvent l’allure de défis : perdre 6 kilos en dix jours, sans mettre en danger l’entraînement, la vigilance et l’adaptation au stress relève de l’impossible ! Ainsi certains athlètes se provoquent eux-mêmes et se jugent aptes à affronter la rencontre lorsqu’ils se sont donnés la possibilité de passer le cap de la pesée ce qui signifie que leur corps a réussi à relever le défi qu’ils s’étaient à eux-mêmes donné. Ce comportement d’anticipation vécu de manière individuelle et volontaire permet de déplacer sur cette provocation personnelle l’attente anxieuse de la compétition elle-même. Elle permet également de justifier par une limite corporelle l’abstention à certaines rencontres.

- L’aliment peut être également le support d’une pensée magique. Le code de communication essentiellement « extraverbal et sensationnel » précédemment évoqué, met à distance tout le champ du langage verbal et de l’écriture. Là se fonde probablement la dimension apparemment secrète de la transmission de ce type de savoir.

Et là trouve sa place un inévitable recours à la pensée magique. Ce point nous est apparu quasi pathognomonique permettant de reconnaître que l’individu se situe dans un « a priori » extrême pour lui-même, « son » haut niveau.

Ceci est particulièrement bien exprimé par ce champion. « Jusqu’à présent, j’étais à mon maximum et je gagnais mais à cette compétition je savais qu’il fallait que j’aille au-delà... alors pendant les dix jours précédant j’ai mangé le plus de vitamines possible... Pour pouvoir donner le "plus" qu’il fallait... » Ces réflexions témoignent à la fois de la perception/estimation d’une limite à dépasser et d’une anticipation de ce débordement : en effet, le « plus » apporté par les vitamines pourrait magiquement contenir l’éclatement secondaire à la performance réussie. Ainsi, le recours aux idées magiques rassure et maintient dans une sorte de cohérence les idées de toute-puissance si nécessaires pour aborder la performance.

Un observateur attentif ne peut ignorer que chaque athlète, en période pré-compétitive, accorde une importance toute particulière à certains gestes ou à certaines habitudes que l’on peut taxer de rituels. Pour l’un ce sera la place du peignoir ou la marque d’une boisson, pour l’autre la couleur d’un vêtement ou le port d’une amulette... L’athlète ne verrait-il pas dans ces rituels le moyen de se protéger contre l’émergence fantasmatique qui fait échouer ? Les comportements alimentaires peuvent également faire référence à la magie. Dans le même registre, peut être cité le recours à l’automédication, véritable « potion magique » dont le support pharmacologique n’est guère rationnel. Un phénomène de mode entoure fréquemment tel ou tel produit qui est alors utilisé sans discrimination. Souvent sans rapport avec les substances classées dopantes, il n’implique pas moins une accoutumance à une prise médicamenteuse pour une performance par « procuration »... et le terrain propice à tous les excès que propose le dopage. Ainsi, l’objet magique maîtrisé par une anticipation précompétitive et résistant dans l’après-coup compétitif témoigne des mécanismes psychiques maintenant l’intégrité du moi narcissique. Nous pourrions dire qu’à la limite son absence fragiliserait l’individu et le rendrait vulnérable à l’irruption d’une violence pulsionnelle engendrant l’angoisse.

Au terme de cette rapide mise en place de l’originalité de l’intérêt porté à l’alimentation par le sportif de haut niveau apparaît la spécificité de la place du médecin du sport. En effet, cet interlocuteur est le seul à être tenu au secret professionnel. Cette évidence est très riche de sens dans ce milieu où l’anonymat est si difficile à préserver. Ainsi, le médecin peut aborder les espaces secrets des conflits que vit son athlète. L’alimentation en est un reflet privilégié. Ce comportement volontaire est un langage subtil, plein de tabous, support d’espoirs et de mouvements psychiques complexes témoignant le plus souvent d’une demande d’aide et de réassurance. Il nous amène à affronter la dimension essentiellement angoissante de la confrontation avec l’extrême tant physique que psychique à laquelle sont soumis nos athlètes sportifs de haut niveau. Parfois la rigidification des conduites alimentaires peut également amener à demander un avis psychologique spécialisé avant que ne s’installe un système mortifère d’enfermement dans les systèmes de dépendance inévitablement liés à la performance humaine.

BIBLIOGRAPHIE

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4. Dejours C. — Plaisir et souffrance dans le travail (ouvrage collectif sous la direction de C. Dejours). Publications CNRS, AOCIP, 1988.

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